le lundi 10 mai 2010

La bombe lac Kénogami

Le cauchemar revient. Quelques heures de pluie ont suffi pour replonger les quelque 7000 riverains dans l’angoisse. Des torrents provenant de la Réserve faunique des Laurentides ont vite rempli le lac Kénogami qui, depuis, déverse son trop-plein dans les rivières aux-Sables et Chicoutimi.

Pour calmer Dame nature, on a détruit en catastrophe les batardeaux plantés dans les deux cours d’eau. Ces barrages temporaires devaient servir aux travaux préparatoires au creusage de la rivière aux-Sables et à la construction d’une centrale hydroélectrique sur la rivière Chicoutimi.

Une éponge

Tout le territoire baigné par l’immense réseau hydrographique, qui se déploie jusqu’aux frontières du Lac-Saint-Jean, ressemble à une éponge sortie de la mer. L’eau s’infiltre déjà dans des sous-sols et déborde sur les terrains, causant des ennuis majeurs à plusieurs propriétaires. Elle a atteint le seuil d’inondation mineure. Si elle dépasse ce plafond, c’est la catastrophe pour une multitude de riverains.

La rapidité de la crue, cette année, étonne et inquiète encore davantage. Nous avons vécu un hiver tranquille avec un amoncellement de neige inférieur à la moyenne. Un printemps hâtif a rapidement asséché les terrains. Les réservoirs insuffisamment remplis de Rio Tinto Alcan annoncent un déficit de production hydroélectrique. Comment expliquer que la situation soit si différente au lac Kénogami?

Le mystère

Le dégel plus tardif de la Réserve faunique des Laurentides n’explique pas tout. On constate, plus que jamais, que ce beau lac, transformé en immense réservoir par l’appétit industriel, demeure, avec ses déversoirs, le plus difficile à gérer de tout le Québec. Car il produit de l’énergie (Elkem Métal, Hydro-Jonquière et bientôt Hydro-Chicoutimi), mais il doit aussi satisfaire les exigences bien légitimes des résidants et des plaisanciers qui veulent pleinement profiter des séductions de son magnifique plan d’eau tout en assurant la sécurité des milliers d’autres citoyens de Saguenay, tout aussi honorables, qui ont choisi de s’établir le long des rivières Chicoutimi et aux-Sables.

Une mission tout à fait impossible tant et aussi longtemps que le gouvernement du Québec, propriétaire et ultime défenseur des droits collectifs, n’aura pas réalisé les ouvrages nécessaires à une sécurité minimale. La Commission Nicolet, formée après le déluge de 1996, en avait prévenu Québec. L’ancien premier ministre Lucien Bouchard et son titulaire des Ressources naturelles, Jacques Brassard, étaient venus annoncer à Chicoutimi, le 11 juin 2000, l’application d’un grand programme de régularisation divisé en trois phases, du réseau hydrographique du lac Kénogami. Il comprenait spécifiquement le creusage d’un réservoir tampon dans le lit de la rivière Pikauba. Estimé à quelque 150 M$, sa conception et son financement avaient été confiés à Hydro-Québec.

La solution Charest

Mais, dès son avènement au pouvoir, le gouvernement Charest a renversé la décision, la qualifiant de financièrement injustifiée. En juillet 2006, Françoise Gauthier, la députée de Jonquière à l’époque et ministre responsable de la région, dévoilait l’attribution de quelque 15 M$ pour « l’aménagement d’un seuil à la rivière aux-Sables » pour prévenir d’éventuelles inondations.

La machine est d’une lenteur déprimante. Elle a attendu jusqu’au 10 mars dernier, près de 14 ans après le déluge, pour lancer un premier appel d’offres destiné à améliorer la capacité d’évacuation du lac Kénogami. On venait à peine d’amorcer des travaux d’une durée de trois ans estimés à plus de 50 M$, quand les changements imprévisibles de notre climat projetèrent à nouveau dans la pensée des sinistrés de 1996, des images de fin du monde.