le lundi 10 juin 2013

Chronique

La belle, mais redoutable bête

Québec ou plus précisément son Centre d’expertise hydrique a échappé la bête (CEHQ). Responsable de la gestion des barrages, il a, comme au Déluge de 1996, oublié que les intérêts industriels ont transformé le lac Kénogami en véritable robot qui, livré à ses instincts, devient un monstre menaçant.

C’est ce qui s’est produit la semaine dernière lorsqu’on a procédé, en catastrophe, à l’évacuation de son trop-plein. La belle bête s’est emballée. Ses maîtres ont finalement réussi à reprendre le contrôle après avoir plongé dans l’angoisse les quelque 10 000 Saguenéens installés sur les rives du lac Kénogami et des rivières Aux-Sables et Chicoutimi. Les riverains respirent enfin, mais le doute les habitera à nouveau quand la pluie se montrera trop persistante.

Système boiteux

Évidemment, les experts du CEHQ ont pointé la nature. C’est le prétexte classique. Mais tous les observateurs avertis ne sont pas dupes. 17 ans après la catastrophe qui a coûté un milliard de dollars aux contribuables et encore davantage aux victimes, le système d’acheminement sécuritaire des eaux du dégel et des pluies jusqu’à la rivière Saguenay montre des failles surprenantes.

Surtout quand on apprend qu’en pleine crue printanière, on a laissé monter, les 25 et 31 mai dernier, le niveau du lac Kénogami au-delà du maximum de 113.5 pieds (163.7 mètres). Cette limite est le résultat d’un compromis avec les associations de propriétaires après l’analyse des recommandations de la Commission Nicolet qui suggéraient 112.8 pieds (163.5 mètres). Bien informés des prévisions atmosphériques, les gestionnaires de cet immense bassin hydrographique auraient plutôt dû effectuer une opération préventive en réduisant le plan d’eau, au moins en bas du maximum de gestion du lac. Personne n’en aurait souffert. Le temps froid ne permet pas encore toutes les activités estivales.

Pourquoi, s’interrogeait le conseiller Paul-Roger Cantin la semaine dernière, avoir investi 50 millions$ dans le système d’évacuation si le péril revient chaque fois qu’une pluie abondante s’abat sur la région? Interrogé par le confrère Stéphane Bégin, l’ancien président de l’APLK, (l’Association des propriétaires du lac Kénogami), Claude Collard prétendait que le choc aurait pu être évité. « C’est la quatrième fois que ça se produit depuis le Déluge de 1996. » Et le président Paul Ruel du Comité de bassin du lac Kénogami espérait que la sécurité dominerait lorsque tous les travaux visant à augmenter le débit de la rivière Aux-Sables seront complétés avec les vérifications appropriées.

Pourquoi?

Quant au maire Jean Tremblay, il émet des doutes sur l’efficacité d’une gérance pratiquée à partir de Québec. En octobre 2005, après le débordement de la rivière Langevin, il regrettait, dans une entrevue accordée à Jean-Pierre Girard, de Radio-Canada, le rejet de la solution d’un réservoir tampon sur la Pikauba, car il redoutait que le creusage de la rivière Aux-Sables engendre d’autres problèmes.

Kénogami semble avoir retrouvé sa sérénité. Tout le monde s’en réjouira. Mais le questionnement sur ce que plusieurs perçoivent comme une bavure grave après tant d’avertissements hantera longtemps les esprits inquiets. Il se résume ainsi:

Pourquoi avoir ignoré qu’à la fin d’un mois de mai pluvieux, la crue printanière était anormalement gonflée?

Avait-on vérifié l’état de la nappe phréatique et le pourcentage d’humidification des sols?

Prévoit-on suffisamment l’avènement, 24 heures après une pluie diluvienne, le torrent provenant de la Réserve faunique des Laurentides?

Procède-t-on en haut lieu à Québec aux vérifications nécessaires de la chaîne de commandement de la CEHQ et de la bonne exécution des directives et des procédures?

Le mécanisme de communications avec le personnel sur place, à Saguenay, fonctionne-t-il parfaitement en tout temps?

Place-t-on la sécurité au sommet de toutes les préoccupations?

Dame Nature a parfois des sautes d’humeur dont il faut savoir prévenir les conséquences.