le jeudi 25 juillet 1996

Le réseau de contrôle du lac Kénogami a connu des ratés

Pendant que le mouvement de grogne au sujet de la gestion des barrages prend de l’ampleur au Saguenay, un fonctionnaire du ministère de l’Environnement reconnaît que certains instruments techniques du réseau de contrôle du lac Kénogami ont mal fonctionné le week-end dernier. Cependant, le directeur du bureau de gestion des barrages publics du ministère de l’Environnement nie que ces problèmes aient eu des répercussions sur les décisions prises par les fonctionnaires chargés de contrôler le niveau de l’eau dans l’immense réservoir.

«Des stations ont arrêté de transmettre des données à cause de l’énorme déluge que nous avons eu [la fin de semaine dernière], mais cela ne nous a pas empêchés de gérer», dit Yvon Gosselin, directeur du service de l’hydraulique, rattaché au ministère de l’Environnement et de la Faune du Québec. «Un certain nombre de stations a cessé de transmettre, mais on avait suffisamment de stations opérationnelles pour pouvoir interpréter et analyser les données. […] On n’a pas perdu toutes nos données et on n’a pas besoin de toutes les données pour pouvoir prendre des décisions. On a aussi des employés sur place qui peuvent prendre manuellement des relevés et nous les communiquer.»

M. Gosselin refuse par contre de préciser quelle portion de son réseau a fait défaut. Il veut encore moins préciser si une défaillance technique ou humaine aurait pu être à l’origine d’une mauvaise décision. «Nous sommes en train d’analyser la situation et je ne peux pas commenter en ce sens, dit-il. Mais je peux vous dire qu’on a toujours été en situation de gestion. On a assimilé et on a bien rempli notre fonction.» La direction de l’hydraulique est en train de préparer un rapport sur tous ces événements. Il devrait être rendu public aujourd’hui ou demain.

Le réseau de prise de données assure une surveillance permanente sur le terrain du vaste bassin qui s’écoule dans le lac Kénogami. Les informations recueillies par des stations au sol sont transmises par satellite jusqu’au centre de gestion à Québec, où elles sont colligées et analysées. Les décisions prises en fonction de balises très précises, contenues dans un logiciel de gestion des barrages, sont ensuite à leur tour transmises aux employés chargés de les mettre en application, sur place. (Pour plus de détails, voir autre texte en page A 2.)

M. Gosselin affirme que des problèmes techniques se sont déjà produits dans certaines portions de ce complexe système responsable de la collecte des données. «Quand il y a eu des précipitations, comme on a connu, c’est sûr qu’il y a eu des stations qui ont dépassé leur limite de transmettre des données, dit-il. Il y a des systèmes électroniques, électriques et mécaniques là-dedans qui peuvent être affectés par l’eau, par exemple quand les têtes de niveau d’eau dépassent les échelles.»

Le pan de gestion du service de l’hydraulique pour le réservoir Kénogami a été défini en tenant compte des besoins des industries et des municipalités riveraines. Il a été adopté en 1982 et est révisé tous les ans. Selon le directeur Gosselin, le plan de gestion estival, qui va du 15 juin à la fête du Travail, n’a subi aucune modification majeure cette année. Selon ces informations, le niveau maximum acceptable dans le lac Kénogami serait donc demeuré le même depuis des années.

Appui au maire Blackburn

Par ailleurs, le maire de la municipalité de Lac-Kénogami, Réal Godin, appuie fortement la démarche du maire de la Ville de Chicoutimi, Ulrich Blackburn, qui a décidé avant-hier d’ouvrir une enquête sur la responsabilité des compagnies qui possèdent des barrages au Saguenay et des agences gouvernementales participant à leur gestion.

M. Godin exige que la lumière soit faite sur la manière dont le ministère de l’Environnement procède à la gestion du niveau d’eau du lac Kénogami. Il affirme qu’il ne désire pas «qu’on trouve un coupable», mais qu’il y ait une enquête publique sérieuse afin de savoir qui fait pression sur le ministère pour que le niveau du lac soit élevé.

Il dénonce les allégations du ministère de l’Environnement selon lesquelles ce serait sous les pressions des riverains du lac, que l’on aurait changé les normes sur le niveau des eaux du réservoir. «On n’a pas un mot à dire dans la gestion du lac. Quand le ministère décide de le baisser, il le baisse et quand il décide de le monter, il le monte.» Par contre, il a admis que les riverains du bassin voulaient que le niveau du réservoir soit élevé pour la navigation.

Certains habitants du Saguenay soutiennent que le niveau d’eau dans les barrages de la rivière Chicoutimi et de ses affluents était trop élevé. L’Association pour la protection du lac Kénogami (APLK), croit que ces interventions sont fondées. «Certains riverains se sont plaints à l’association que le niveau était trop haut, a déclaré le président de l’association Christian Fortin. Certains quais du lac ont même été partiellement submergés.»

Il ajoute que des citoyens lui ont dit avant la catastrophe que le ministère de l’Environnement n’ouvrait pas les valves de ses barrages assez souvent. «Même les plages de l’île aux Sables n’étaient plus accessibles», a-t-il indiqué.

Réjean Langlois, porte-parole du ministère de l’Environnement pour la Sécurité civile du secteur Saguenay-Lac-Saint-Jean, a déclaré que ces faits rapportés par des citoyens «faisaient partie des interrogations auxquelles le ministère n’avait pas de réponses pour l’instant».

«Le lac était haut bien sûr, il était entre 164 et 164,16 m. Il était presque plein tout le temps», a-t-il souligné. M. Langlois soutient que le système de gestion de lac n’est pas parfait, mais estime que le ministère n’a pas fait preuve de négligence dans ce dossier. «Nous avons ouvert les valves des barrages à quatre reprises dans la journée de vendredi, a-t-il dit. On a géré l’augmentation du niveau du lac comme par le passé.»

Quant à la marge de manoeuvre que le ministère avait avant les pluies diluviennes, il estime qu’elle était suffisante. Par exemple, au barrage de Portage-des-Roches, la hauteur de la crête – avant que l’eau ne passe par-dessus – est à 165,67 m, alors que le niveau maximal pour danger d’inondation est fixé à 164,15 m. Cela laisse donc une marge de manoeuvre de 52 cm.

C’est aujourd’hui que le ministre de l’Environnement, David Cliche, se chargera de mettre les pendules à l’heure et dressera un bilan des opérations relatives à la gestion des barrages de cette région.

Hier à Québec, alors qu’on demandait à M. Cliche si le maire Blackburn avait raison de soupçonner les propriétaires de barrages, qui sont pour la plupart d’importants employeurs régionaux, le ministre de l’Environnement a répondu: «Il a tort.»